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Transports en commun : RCP ou le design militant

par Sébastien Fournier
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Spécialiste des transports publics, l’agence RCP Design Global apporte une dimension quasiment politique au métier de designer. Son savoir-faire l’amène à répondre à des commandes de plus en plus complexes.

Par Magali Tran

On trouve sa patte dans les tramways du Mans, d’Angers, d’Alger, d’Oran, de Constantine, de Paris et de Tours, sur des bus, dans les nouvelles rames TGV de la ligne Paris-Bordeaux et, bientôt, dans les métros de Rennes, Lyon, Marseille et du Grand Paris Express… Régine Charvet-Pello, directrice générale de RCP Design Global, apporte sa touche dans les transports publics des quatre coins du monde. « Le design, ça se partage, c’est une posture militante », affirme-t-elle. Pourtant, à sa création en 1986, son agence de design et communication est très généraliste. « C’est par un appel d’offres que nous avons perdu, mais pour lequel nous étions très bien placés, qu’est venue cette appétence pour les modes de transport, dès les débuts de l’agence. C’est, depuis, devenu la colonne vertébrale de mon travail », explique Régine Charvet-Pello, Tourangelle d’adoption. Ce métier de « designer public » lui permet d’adopter une approche stratégique, « presque politique », précise celle qui a d’ailleurs été un temps dans l’équipe municipale de Jean Germain, maire de Tours de 1995 à 2014. « Cela me permet de participer à l’élaboration de la ville, de son paysage et de dépasser les cadres habituels du travail de designer. Les produits dont l’obsolescence est programmée ne m’intéressent pas. C’est une approche très personnelle que j’ai transformée en valeur d’entreprise », poursuit-elle. Une valeur de développement durable qui prend tout son sens aujourd’hui, face à l’urgence écologique.

Faciliter la ville

Observatrice privilégiée de la conception des transports publics, Régine Charvet-Pello a pu constater un changement « fulgurant ». D’une vision très mécanique et technocentrée, on est passé aujourd’hui à l’incontournable « expérience voyageurs ». « Pour RCP Design Global, la personne qui voyage est considérée comme partie prenante du cahier des charges. Le siège que nous concevons est pensé comme une extension de la ville. Nous sommes en quelque sorte des architectes du quotidien ». Un écho aux « transports du quotidien » mis en avant par la sphère politique mais, pour la designer, ce n’est pas un slogan : « Nous cherchons à faciliter la ville. Le designer doit avoir une vision à long terme, tout en se préoccupant du quotidien, comme les politiques. » D’autant qu’en cette époque de digitalisation massive, « l’exigence est plus forte concernant les objets du réel », analyse-t-elle, s’intéressant à la manière dont le matériel public peut répondre à des demandes individuelles. Car l’objectif est bien de donner envie à chacun d’utiliser les transports.

Le tramway pensé comme un territoire

Au fil de années, le travail de RCP Design Global s’est étoffé et enrichi sur cette dimension humaine d’expérience clients mais aussi sur une dimension territoriale. « Le savoir-faire du tramway à la française invite à réfléchir de manière globale, même si on ne dessine que le matériel roulant : quels quartiers la ligne dessert-elle, quels services rend-elle, etc. ? », note la directrice de l’agence. La réflexion sur le tramway de Tours (inauguré en 2013) change encore l’échelle. « Nous avons considéré, outre la ligne de 15 kilomètres de long, une bande d’attractivité de 500 mètres de part et d’autre, qui sera amenée à évoluer avec l’arrivée du tramway (le prix de l’immobilier par exemple), soit un secteur de 15 kilomètres carrés. À cette échelle, le tramway est pensé non pas comme un matériel roulant mais comme un territoire. »

Toujours innover

Cette vision globale des choses amène l’agence à travailler sur des sujets complexes. À Nantes, première ville à avoir réintroduit le tramway dans les années 1980, RCP Design Global a défini, en 2017, le « design code » des nouvelles stations du réseau de tramway, c’est-à-dire les orientations et les recommandations à destination des concepteurs. Aujourd’hui, elle doit aller encore plus loin pour concevoir le design de la nouvelle génération de matériel roulant, dans le même esprit précurseur et novateur que l’agglomération avait insufflé en réhabilitant le tramway. « Nous devons répondre à la question : c’est quoi l’innovation aujourd’hui ? L’enjeu est fabuleusement intéressant ! s’enthousiasme Régine Charvet-Pello. Avec un nouveau tramway, que peut-on apporter à la ville et aux Nantais ? » La question est la même partout où RCP Design Global intervient. Un défi sans cesse renouvelé.

Designer ou architecte du quotidien


Entretien avec Régine Charvet-Pello, fondatrice de l’agence RCP Design Global

Vous travaillez sur des tramways, des métros, des bus, des TGV… Vous verra-t-on sur des téléphériques urbains ?

Ce sujet m’inspire beaucoup. Pour moi, le téléphérique urbain, c’est comme le retour du tramway il y a 40 ans. C’est une façon presque individuelle de se déplacer, avec de 8 à 12 personnes par cabine. Il permet de « prendre l’air » dans tous les sens du terme. Sans compter que c’est un mode de transport économique, avec une faible emprise au sol, rapide à installer… Il apporte une réponse aux questions économiques et foncières à la fois. Et puis, l’échelle de réflexion ne se définit plus ici en termes de kilomètres ni même de kilomètres carrés, mais de kilomètres cubes, puisqu’il faut aussi intégrer ce qu’il y a en dessous du téléphérique. C’est encore une autre vision de l’urbain qui est passionnante !

Vous avez développé un laboratoire de design sensoriel. Expliquez-nous.

Au sein du laboratoire Certesens*, il s’agit de tester et de mesurer la perception, la sensation. D’objectiver ce qui est subjectif. Le but est de ne pas faire simplement du joli mais d’être en harmonie, en phase avec les gens, de parler à leurs émotions pour leur donner envie d’utiliser les transports. Cela passe par la lumière, les sons…

Concrètement, comment traduisez-vous les impératifs de développement durable dans le matériel créé ?

Nous avons développé une matériauthèque sensorielle (Mat&Sens) qui nous permet, à sensation et perception égales, de choisir un matériau avec un bon coefficient de développement durable. Au sein de RCP Design Global, nous défendons le concept du « juste perçu ». C’est-à-dire savoir porter l’effort de conception seulement là où c’est nécessaire. Concernant les matériaux, nous faisons attention à apporter le moins de matière possible, dans un souci d’économies réelles, en lien avec le programme de R&D « Reneicsens » de réutilisation de chutes et de déchets industriels, développé avec le pôle de compétitivité Cosmetic Valley. Mais nous avons aussi un souci d’économies d’usage, pour faciliter la maintenance.

Anticipiez-vous tous ces développements, au début de votre carrière ?

Le métier de designer est un métier formidable car il est polymorphe. Il faut connaître un peu de tout, sans être expert en tout, un peu comme un chef d’orchestre. Le designer doit comprendre la technique, la sociologie, le cycle de vie d’un objet, d’un service… Au départ, je n’avais pas envisagé tout cela : dans les années 1980, nous étions dans une société très consumériste. On nous demandait de faire de beaux dessins et, quand un objet était cassé, on le remplaçait. J’ai essayé de redonner de la valeur à ce métier, en accompagnant les évolutions du monde. Pour moi, l’objet se conçoit invariablement comme un service. Le design, c’est l’un des métiers les plus ancrés dans son époque.

* Certesens est un laboratoire de conseil en design et ingénierie sensoriels, qui conçoit des produits et services prenant en compte l’intelligence sensorielle (émotions, perceptions, sensations).

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