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« Passer d’une logique concurrentielle à une logique collaborative »

par Sébastien Fournier
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Entretien avec Olivier Bouba-Olga, professeur à l’université de Poitiers
Propos recueillis par Cécile Perrin

Pourfendeur de « la mythologie CAME (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) »*, avec son co-auteur Michel Grossetti, Olivier Bouba-Olga, professeur à l’université de Poitiers, économiste, chercheur en sciences sociales, veut en finir avec l’obsession du modèle. Pour fabriquer les politiques publiques autrement, il prône de faire du sur-mesure à partir des besoins des habitants et d’inciter les territoires à collaborer à différentes échelles. Les pistes du développement économique sont complexes et ne doivent pas être réduites à des recettes duplicables. Les territoires sont divers, les solutions à mettre en œuvre aussi.

Vos travaux sur l’éloge de la diversité des territoires démontrent que le modèle prédominant de métropolisation fait fausse route. Étiez-vous un Gilet jaune avant l’heure ?

Non, je n’étais pas un Gilet jaune avant l’heure… Mais le discours pro-métropolisation, qui oppose les territoires avec les grandes villes qui seraient innovantes, habitées de personnes ouvertes versus les territoires ruraux peuplés de gens désespérés, fondé sur un discours élitiste, est un des éléments qui peuvent expliquer la contestation. Attention toutefois, le travail mené avec mon collègue, Michel Grossetti, ne porte pas un discours anti-métropolitain. Nous ne doutons pas qu’il y ait des grandes villes qui marchent bien et nous ne voulons pas être récupérés par les partisans de la ruralité qui prônent des valeurs anciennes. Nous estimons que les catégories utilisées – métropoles, villes moyennes, espaces ruraux – ne sont pas pertinentes. Arrêtons de réduire les territoires à leur taille, ce n’est pas la bonne clé de lecture.

« Arrêtons de réduire les territoires à leur taille, ce n’est pas la bonne clé de lecture »


Quelle serait alors la clé ?

Ce serait une clé sur les différences de capacités à créer de l’emploi. Ce n’est pas une opposition entre villes grandes, moyennes ou petites. Les grands territoires régionaux qui marchent bien sont à l’ouest, au sud et au sud-ouest : les littoraux attirent. Mais des territoires qui n’attirent pas peuvent aussi créer de l’emploi ! Pourtant, tous les territoires participent à la course à l’attractivité, avec d’importantes dépenses publiques pour communiquer. Celui qui ne le ferait pas, perdrait. Et, comme toute le monde joue, ça ne change rien sur le nombre d’entreprises attirées. Mais cette concurrence a engendré une espèce de bascule : ce qui était pris en charge par le privé, les frais liés à l’aménagement ou au recrutement, est aujourd’hui couvert par l’argent public. Il faudrait des régulations nationales et européennes pour empêcher que les territoires d’un même pays s’affrontent. Alors comment faire ? Des mécanismes incitatifs permettraient de sortir de l’idée de la concurrence. Par exemple, l’État central financerait les projets collaboratifs entre territoires qui ont des intérêts communs. Autre exemple, au niveau des universités, des incitations à nouer des partenariats avec d’autres acteurs consisteraient en des financements accordés à ceux qui montrent qu’ils seront plus forts à plusieurs. Il faut passer d’une logique concurrentielle à une logique collaborative.

« Ce qu’il faut, c’est s’interroger sur les problèmes à résoudre, les opportunités à saisir et les partenaires avec lesquels on a intérêt à collaborer, ce qui appelle des réponses différentes »

Vous prônez une analyse contextualisée du développement des territoires plutôt qu’un modèle économique. De plus en plus d’élus appellent de leurs vœux des solutions sur mesure. À quelle échelle faut-il prendre les décisions ?

Je travaille sur les questions de développement économique. En France, ces questions se jouent à des échelles assez fines, celles des 304 zones d’emplois, qui correspondent aux mobilités domicile/travail. Ces zones sont plus petites que des régions et des départements mais plus grandes que les communes. C’est à ce niveau géographique que se jouent les spécialisations économiques. Mais la question du périmètre n’est pas la bonne dans le sens où, selon les sujets, le périmètre pertinent d’action n’est pas le même. Par exemple, à Poitiers, pour développer le tourisme, il serait intéressant de nouer des partenariats avec le Puy du Fou en Vendée et l’aquarium de La Rochelle afin de fabriquer un produit touristique. Ce qui implique une collaboration entre la Vienne, la Charente-Maritime et la Vendée. Mais, en matière universitaire, Poitiers collabore avec Tours, la collaboration se fait alors entre la Vienne et l’Indre-et-Loire. Ma convic­tion est que l’obsession du périmètre pertinent est une mauvaise obsession. Ce qu’il faut, c’est s’interroger sur les problèmes à résoudre, les opportunités à saisir et les partenaires avec lesquels on a intérêt à collaborer, ce qui appelle des réponses différentes. L’enjeu consiste à changer les représentations des élus, des politiques qui se sentent en concurrence avec les territoires voisins. Des systèmes d’incitation pourraient les conduire à se poser les bonnes questions à partir des problèmes du quotidien des entreprises et des ménages. Évidemment, Bordeaux se sent en concurrence avec Nantes et Toulouse, alors soit on compte sur l’intelligence,… soit on change les règles du jeu au niveau de l’État ou de l’Europe.

« La plupart des élus croient à la théorie du ruissellement : accueillir des entreprises, soutenir des start-up et le reste va en découler… »

Les métropoles se sont engagées dans de telles collaborations au travers des pactes État-métropoles, avec les contrats de réciprocité, mais très peu aboutissent. L’État doit-il les rendre obligatoires ?

Des contrats de réciprocité, il y en a comme celui de Brest Métropole ou celui de Toulouse, mais ça ne fonctionne pas vraiment. La responsabilité est partagée. Du côté des métropoles, avec le regard un peu condescendant, on propose de travailler avec les territoires ruraux en leur disant quoi faire, comme par exemple de l’agriculture pour nourrir la métropole. Le risque est alors de passer à côté d’entreprises et de start-up… Inversement, les communes hors métropole disent souvent qu’elles ne veulent pas se faire manger. Lorsque je préconise des incitations, elles sont de deux ordres. D’abord l’État central essaie de pousser avec les contrats de réciprocité qui ne fonctionnent pas vraiment. Les territoires ont de telles problématiques qu’ils regardent ailleurs. À Bordeaux, la hausse de la population génère la congestion, le prix du foncier explose, ce qui pousse les ménages à se loger plus loin, à Libourne par exemple, créant la gentrification de la ville-centre et des ghettos autour. Pour y re­médier, la Métropole a créé un service de coopération territoriale et commencé à discuter avec Saintes, Angoulême, Marmande. L’incitation la plus forte, ce ne sera pas forcément l’État mais les problèmes rencontrés. On bouge sous la contrainte… Alors qu’en 2011, l’objectif d’Alain Juppé, maire de Bordeaux et président de Bordeaux Métropole, était de dépasser le million d’habitants, on est sortis de l’obsession de la croissance pour préférer un discours sur la gestion de l’afflux de personnes. La question fondamentale qu’il faut se poser est comment répondre aux besoins des habitants tandis que, sur beaucoup trop de territoires, l’idée partagée est la croissance en termes d’habitants. C’est calamiteux car il faudrait plutôt chercher à améliorer le quotidien des habitants et, pour cela, aller les interroger. Mais ce qui plaît aux politiques, c’est attirer une jolie boîte de la technologie plutôt que communiquer sur le soutien aux associations qui aident les personnes en difficulté.

Selon vous, la théorie CAME survalorise l’économie au détriment d’autres richesses, notamment culturelles et associatives. Que préconisez-vous ?

La plupart des élus croient à la théorie du ruissellement : accueillir des entreprises, soutenir des start-up et le reste va en découler… Mais les économistes ont déjà prouvé que cette théorie n’est pas vraie. La solution n’en est pas pour autant la décroissance. Il faut interroger les habitants pour voir quels sont leurs problèmes, en termes de mobilités, d’accès à la santé, à l’emploi…

Le grand débat lancé en début d’année me pose un grand problème car il fait appel à la population pour se prononcer sur des questions nationales, comme par exemple le système fiscal français. En revanche, je suis partisan de ce type de débat à des échelles locales. D’un côté, nous avons besoin de régulations à l’échelle européenne et nationale, de l’autre, nous avons besoin d’inventer à des échelles locales. C’est à cela qu’il faut s’attacher plutôt qu’être plus fort que tel territoire. D’ailleurs, je pense que ce désir d’être plus grand est un biais masculin…

Puisqu’un modèle économique serait impossible à appliquer à tous les territoires, comment les chercheurs peuvent-ils mieux éclairer l’action publique ?

Je suis convaincu qu’il n’y a pas un modèle de développement économique : prendre un territoire qui va bien et appliquer son modèle ailleurs ne fonctionne pas. De même, on demande à l’économiste de déterminer la variable explicative du chômage et il suffirait à l’action publique d’agir sur cette variable pour enrayer le chômage. Cela ne fonctionne pas non plus. L’intérêt d’une approche géographique est de mettre en évidence les complexités : Paris est différent de Bordeaux, qui est différent de Poitiers et de Châtellerault. Comment intégrer cette complexité pour faire de l’action publique ? Le travail du chercheur n’est pas de proposer un modèle mais des méthodes de réflexion, des modèles de méthode. Il ne dit pas ce que l’élu doit faire mais où il doit regarder pour démêler les fils de complexités fortes. Je me bats contre une réduction de la complexité du monde qui dit que si vous êtes grand, vous êtes fort et, inversement, si vous êtes petit, vous êtes faible.

* La mythologie CAME (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) : comment s’en désintoxiquer ? 2018.

 

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