André Yché, figure emblématique de l’immobilier public, apporte son éclairage sur un fait d’actualité internationale. Ici, il revient sur les intentions de Donald Trump d’annexer le Groenland, le Canada et la zone du canal du Panamá, mais également sur celle moins commentée de redésigner le golfe du Mexique en golfe d’Amérique.
Par André Yché
Quoi de mieux qu’un vieux dicton chinois pour prendre du recul ? Car, du recul, il en faut justement quand Donald Trump regarde vers de nouveaux territoires. Déjà, postulons que ses commentateurs ne portent guère leur regard dans la bonne direction. En effet, les dernières annonces du 47e président des États-Unis font couler beaucoup d’encre. Pour autant, si tous réagissent – médias, intellectuels, politologues, géostratèges – peu nous aident à y voir clair. Au mieux, ils minimisent cette annonce ; au pire, ils dénoncent le caractère lunatique de son auteur. Laissons donc le brouhaha. Puis, reprenons l’Histoire de ces terres…
Le cas du Grand Nord Blanc
Ici, il ne fait aucun doute ; des quatre territoires, c’est au Canada que l’on pense en priorité. De par sa taille, bien sûr – deuxième plus grand pays du monde – et encore, sa mitoyenneté avec le drapeau aux 50 étoiles. Toutefois, osons énoncer la vraie question : qu’en est-il du rattachement du Canada aux États-Unis ? Cette hypothèse est déjà évoquée à la fin du XXème siècle par l’auteur de Renflouez le Titanic, Clive Cussler. Dans l’un de ses nombreux thrillers, L’incroyable secret, il évoque ainsi un pseudo-traité anglo-américain conclu à la veille de la Première Guerre mondiale, en vue de resserrer les liens transatlantiques. Cependant, à Ottawa, le Premier ministre démissionnaire, Justin Trudeau, a été plus loin. En théorisant le fait que le Canada est un objet « post-national », fondé sur une culture « universaliste », il a convaincu la moitié de l’opinion de la « Belle province » de se rallier à la proposition états-unienne. Un discours qui, sur le fond, n’est pas sans rappeler la déclaration gaullienne « Vive le Québec libre ! »
La scission du Panamá
Aussi, tournons cette fois notre regard vers le sud, soit la zone du canal de Panamá. Dans l’isthme, les travaux de raccordement des deux océans ont été initiés en 1880 par un diplomate, Ferdinand de Lesseps. Lors, Napoléon III partageait ses convictions saint-simoniennes et du reste, le commerce maritime lui devait déjà l’ouverture du canal de Suez en 1869. Néanmoins, s’agissant du Nouveau Monde, les difficultés étaient autres. Entre la compromission de plus d’une centaine de parlementaires de tous bords, la démission du gouvernement, la faillite de la compagnie, la ruine de 85 000 épargnants et la condamnation de Ferdinand de Lesseps lui-même, le scandale éponyme fut retentissant.
Pour cause, le projet du canal contrevenait à la doctrine du Président Monroe énoncée dès 1823, soit « L’Amérique aux Américains ! ». Tant et si bien que le dénouement s’opéra en deux temps : d’une part, les États-Unis organisèrent militairement la scission du Panamá et de la Colombie ; de l’autre, ils reprirent à leur compte le projet.
Le célèbre romancier John Le Carré (…) raconte que la prise de contrôle du Canal par les deux Chines, populaire et nationaliste, réconciliées sur ce formidable projet, est à deux doigts de provoquer l’intervention militaire des États-Unis.
Le Canal aboutit en 1914 et s’avéra un succès commercial. Évidemment, l’infrastructure interocéanique bénéficia au commerce maritime international. Le Président Carter en fut conscient ; il négocia un accord de transfert dès 1977, mis en œuvre en 1999, avant de conduire au doublement du gabarit du Canal en 2016.
Toutefois les États-Unis ne sont pas les seuls à comprendre les enjeux que représente ce couloir maritime. Le célèbre romancier John Le Carré, à qui son passage au service de renseignements extérieurs du Royaume-Uni en pleine guerre froide procurait des sources d’informations privilégiées, raconte que la prise de contrôle du Canal par les deux Chines, populaire et nationaliste, réconciliées sur ce formidable projet, est à deux doigts de provoquer l’intervention militaire des États-Unis. En témoigne son best-seller Le tailleur de Panama ; ils ne peuvent accepter une telle irruption dans leur pré-carré et ce, bien avant l’élection de Donald Trump. La fiction aurait-elle préfiguré la réalité ?
Les mines, l’enjeu caché
S’agissant du 3e point, le Groenland, rappelons qu’à partir de la station de Thulé, sous contrôle du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord, le NORAD, il constitue depuis les années cinquante, avec les Aléoutiennes situées en mer de Béring, une pièce vitale de la ligne DEW. Cette délimitation de l’espace arctique vise à prévenir toute menace soviétique venue de Sibérie. L’enjeu réel consiste par conséquent plutôt à étendre ce volet essentiel du transfert de souveraineté à l’exploitation des ressources minières.
Enfin, s’agissant du dernier point, le golfe du Mexique et des Antilles, de nouveau une recontextualisation s’impose. Nous parlons là d’une mer intérieure américaine totalement contrôlée par la Deuxième Flotte lors de la crise de Cuba en 1962. De surcroît, dès la fin de la Grande Guerre, la France avait proposé de céder les Antilles aux États-Unis. Elle inscrivait sa démarche dans le prolongement logique de la cession de la Louisiane. En contrepartie, Paris demandait l’effacement des dettes contractées au cours du conflit. Le projet avait été accepté par le Congrès, puis abandonné du fait de l’opposition des Anciens Combattants antillais. Cependant, aujourd’hui, le signal vise plutôt le Président du Vénézuela, Nicolás Maduro, et son régime dictatorial engagé dans des relations compromettantes avec la Chine et la Russie.
À l’échelle des querelles intestines françaises, on retrouve la revendication de la Bretagne vis-à-vis de la Loire-Atlantique.
En synthèse, ces déclarations ne tombent pas du ciel. Elles sont étayées par de solides antécédents. Surtout, elles s’inscrivent parfaitement dans la stratégie globale de la seule superpuissance maritime qui veille à conserver la capacité de couper les liaisons logistiques de puissances hostiles telles que la Chine et la Russie à tout moment.
Les revendications américaines constituent donc la réponse « du berger à la bergère » aux revendications territoriales de la Russie, sur son « étranger proche », et de la Chine, sur Taïwan, au moment d’entrer dans le « grand jeu » d’une négociation planétaire. Un élément qu’on ne peut ignorer, alors même que ces deux puissances rêvent de rompre le « cordon sanitaire » du Rimland, selon le concept géostratégique de Nicholas Spykman, qui leur interdit l’accès au « grand large ».
À l’échelle des querelles intestines françaises, on retrouve la revendication de la Bretagne vis-à-vis de la Loire-Atlantique, eu égard au relatif enclavement de l’espace celtique dont le seul débouché maritime majeur, en-dehors des bases de la Royale, se résume aux infrastructures de Nantes et Saint-Nazaire.
Pour apprécier leur portée au regard de l’Histoire, nous rappellerons un mot d’Alexandre le Grand. Après ses victoires sur les Perses et tandis que ses troupes incendiaient Persépolis, il reçut la nouvelle de la victoire du régent Antipater à qui il avait confié la Macédoine et la Grèce, sur les Spartiates révoltés ; il s’exclama : « Querelle de souris ! ».

