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Le vrai visage de la métropolisation

par Sébastien Fournier
Temps de lecture : 3 minutes

En se basant sur les données des téléphones mobiles, une équipe de chercheurs, pilotée par le géographe Jacques Lévy, dévoile une image totalement inédite de la France. Il en ressort que les villes n’appartiennent pas seulement à ceux qui y résident et que la métropolisation est aujourd’hui une réalité sous-évaluée. Jamais les grands espaces urbains n’ont été aussi attractifs.

Par Franck Soler

Le constat est éloquent. L’extraordinaire développement des mobilités – aujourd’hui, nous parcourons dix fois plus de kilomètres par jour qu’au milieu du siècle dernier – a profondément changé notre manière d’occuper (d’habiter) le territoire. Les grands espaces urbains ont pleinement profité de l’essor des mobilités contemporaines. Habiter une métropole, ce n’est pas seulement résider. C’est également y séjourner, y travailler, y passer, s’y promener, etc. L’équipe de chercheurs « La France habitée » balaye le mythe de l’« assignation à résidence », à la base des recensements habituels de l’Insee, en considérant qu’un habitant se définit à travers les différents lieux qu’il fréquente. Pour rendre compte du déplacement des individus, les chercheurs ont conçu un indicateur simple, l’habitant.année (HA), à partir des données de localisation des téléphones portables.

L’extraordinaire développement des mobilités (…) a profondément changé notre manière d’occuper (d’habiter) le territoire.

Les résultats obtenus entre mars 2022 et février 2023 donnent, pour la France métropolitaine, une population totale de 70,1 millions d’HA, dont 5 millions sont des visiteurs étrangers. Rien d’extraordinaire jusque-là, sauf pour les étrangers qui s’avèrent bien plus nombreux que ne l’estiment les enquêtes de fréquentation.

C’est à la lecture de la carte des densités (carte 1) que surviennent les étonnements. La répartition des habitants.année accentue et souligne les contrastes du territoire français : les grandes métropoles d’un côté (avec une place unique pour Paris) et le reste du territoire de l’autre.

Carte 1

Le poids des grandes métropoles

La densité des plus grandes aires urbaines atteint des valeurs particulièrement élevées, supérieures à 100 000 HA au kilomètre carré, notamment dans les centres villes. Paris bat tous les records, avec une densité supérieure à 200 000 HA et jusqu’à 500 000 HA par kilomètre carré dans le quartier des Halles par exemple. La position domi- nante de la Capitale s’affirme, tandis que les différences entre les autres grands espaces métropolitains tend à s’estomper. Environ 600 000 HA séparent les aires urbaines de Lyon et de Bordeaux. Lille et Bordeaux ont un poids identique en habitants.année, ce qui n’est pas le cas en comparant leur population résidente respective.

Des « vides » plus marqués

Entre ces espaces métropolitains affirmés – voire hégémonique pour Paris –, se dessine une « France des marges », un territoire du vide bien plus étendu que ne l’indiquent les recensements habituels. Toutefois, ce « ventre mou » du territoire français est très ouvert. Tous les lieux sont candidats à une attractivité.

Entre centre et périphérie

La comparaison entre la population des résidences principales donnée par l’Insee et les habitants.année permet de mesurer l’attractivité des grandes aires urbaines (carte 2).

Carte 2

Paris a une dynamique particulière, avec une macrocéphalie du centre qui se fait forcément aux dépens d’une proche banlieue résidentielle globalement peu attractive, dans laquelle les mobilités des résidents vers l’extérieur – liées au travail notamment – sont à peine compensées par les « entrées ». La polarisation de l’attractivité sur les zones centrales des grandes métropoles, qui combinent et cumulent plusieurs fonctions, est d’autant plus forte que leurs aires urbaines sont importantes. Mais ce que dévoile précisément le travail des chercheurs, c’est la redistribution de cette attractivité à l’intérieur des aires métropolitaines, entre centre et périphérie. Les banlieues apparaissent globalement moins peuplées que ne le montre le recensement. Elles sont également très inégalement « habitées » avec des polarités qui émergent.

La taille ne fait pas tout !

En se basant sur le découpage de l’aire d’attraction des villes de l’Insee, la comparaison des indices d’attractivité est éclairante (voir tableau). Portées par leur dynamisme économique et bénéficiant d’une situation géographique privilégiée, les aires métropolitaines de Bordeaux, Nice, Toulouse et Montpellier sont les plus attractives. À l’inverse, les espaces urbains de Saint-Étienne et de Rouen, qui semblent phagocytés par les grandes métropoles « voisines » (Lyon pour l’une et Paris pour l’autre), sont à la peine. L’attractivité n’est pas qu’une question de taille.

L’habitant.année (HA)

Il s’agit d’un équivalent plein-temps d’un an de présence d’une personne dans un lieu.
Son calcul consiste à diviser le nombre total d’individus présents dans toutes les demi-heures d’une année par 17 520, c’est-à-dire le nombre de demi-heures que contient une année.

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