Brice Soccol, co-auteur avec Frédéric Dabi de Parlons-nous tous la même langue ?, analyse comment la partition en trois camps de la scène politique nationale risque d’influencer les élections municipales et métropolitaines de 2026. En spécialiste des territoires, il souligne au passage à quel point la Métropole est encore mal identifiée par les administrés.
Propos recueillis par Marc Fressoz
Dans votre ouvrage, vous soulignez les perceptions plurielles que les citoyens ont des différents niveaux d’élus. Et il y a des surprises.
La sphère politique nationale connaît une crise sans précédent et donne le sentiment d’être impuissante à répondre aux demandes des concitoyens, à transformer leur quotidien. Cette profonde défiance vis-à-vis des élus nationaux, exprimée jusqu’à présent par une abstention structurelle, s’est transformée en colère en 2024, lors des dernières législatives. A l’inverse, les Français font confiance à leur maire qui est leur premier référent. La sphère de la commune est la valeur refuge, celle de la promesse politique tenue. Cependant, la notion de métropole n’apparait pas du tout dans le discours des gens que nous avons questionnés. On connaît son maire, mais on connaît moins son président de métropole.
Quelles sont les raisons de cette méconnaissance ?
La métropole est une création récente et ses représentants sont élus indirectement, ce qui ne facilite pas leur identification. De plus, les habitants confondent ou ignorent les compétences communautaires. Ils attribuent des réussites ou des échecs au maire alors que parfois la compétence est plutôt du ressort de l’agglomération. En fait, la métropole donne l’image d’être gouvernée par une administration plus que par des élus. La notion de politique apparaît davantage à l’échelle communale.
« Il y a un phénomène que j’appelle la schizophrénie du fait métropolitain. La montée des métropoles s’est accompagnée d’un sentiment d’accroissement des inégalités territoriales. »
Après la crise des « gilets jaunes », l’une des promesses des métropoles était d’intégrer la France périphérique, les communes périurbaines ou rurales afin qu’elles aient accès à des services publics, mais aussi à l’emploi. Cela a-t-il fonctionné ?
Il y a un phénomène que j’appelle la schizophrénie du fait métropolitain. La montée des métropoles s’est accompagnée d’un sentiment d’accroissement des inégalités territoriales. La concentration des richesses au sein des métropoles a engendré parallèlement de nombreuses frustrations chez ceux qui résident sur des territoires périurbains, dans les banlieues et dans la ruralité. Les prix de l’immobilier conduisent une partie de la population à résider en périphérie, contribuant à l’étalement urbain, à l’artificialisation des sols ainsi qu’à de lourdes répercussions sur le budget de nombreux ménages en raison de déplacements allongés. La persistance de l’automobile est une réalité.
« La métropole est une nécessité mais elle ne pourra trouver de légitimité qu’en corrigeant les inégalités territoriales et sociales. »
Le fait métropolitain a créé ces fractures accentuées par les différentes transitions que nous vivons. La métropole est une nécessité mais elle ne pourra trouver de légitimité qu’en corrigeant les inégalités territoriales et sociales. A-t-on tiré toutes les conséquences des « gilets jaunes » ? Je n’en suis pas certain.
Comment cela se traduit-il sur le plan politique ?
Les conséquences sont apparues lors des présidentielles de 2022, avec une France divisée en trois. En plus de Paris, 11 000 communes ont ainsi placé Emmanuel Macron en tête, essentiellement dans l’est, l’ouest, le Massif central et le sud-est, au cœur des villes moyennes et des métropoles. Le vote Rassemblement national est arrivé en tête dans 20 000 communes, essentiellement dans le nord, le nord-est et l’arc méditerranéen, surtout dans des petites communes très éloignées des centres urbains. Quant à celui de LFI, il est arrivé en tête dans 3 000 communes et dans plusieurs grandes villes tenues par la gauche et les écologistes, Nantes, Rennes, Lille, Montpellier. Cependant, aux dernières législatives, le vote métropolitain a majoritairement bénéficié au Nouveau Front populaire qui atteint par exemple 70 % à Lille.
Qu’en déduire un an avant les élections municipales ?
Une même thématique rassemble deux électorats de gauche : la question de la vulnérabilité des métropoles face aux enjeux environnementaux (réchauffement, pollution et nature en ville, notamment). Les cadres supérieurs ayant bénéficié de la gentrification, ils y sont sensibles. Ils veulent une ville apaisée, propre… C’est aussi une thématique portée par les militants de gauche, voire très à gauche. Elle créé mécaniquement des majorités tout en apportant un bémol.
« La ville apaisée appelle aussi à des réponses sécuritaires qui divisent les composantes de la gauche. »
La ville apaisée appelle aussi à des réponses sécuritaires qui divisent les composantes de la gauche. A Lyon, par exemple, les sondés considèrent que ce sujet doit être mieux pris en compte. En tout cas, la sécurité n’apparait plus comme un problème de droite ou de gauche, comme on le voit dans notre étude : pour 83 % des personnes, c’est le sujet numéro un. À Nantes, Rennes, Lyon, la sécurité sera une ligne totem majeure des prochaines élections.
Au sein de la gauche, les maires PS des grandes métropoles ont-ils à craindre les conséquences d’une rupture du Nouveau Front populaire ?
Le fait qu’il y puisse y avoir des candidats issus de LFI comme à Marseille, Montpellier, Lyon peut affaiblir des maires sortants au premier tour et peut, en cas d’accords électoraux, renforcer la présence de candidats à LFI, dans la gestion de ces exécutifs. Cela peut entrainer des exécutifs locaux plus diversifiés.
Quel mérite peut-on mettre au crédit des métropoles ?
Ce statut permet de changer la gouvernance en termes de statut, de moyens et de visibilité, tant sur le plan économique, culturel et en matière de recherche. Les métropoles ont des marges de progression et peuvent créer de meilleures coopérations avec leurs territoires ruraux voisins. Toulouse Métropole a par exemple signé un contrat de réciprocité avec les Portes de Gascogne. La Métropole met son ingénierie à disposition. En échange, les agriculteurs vont fournir des produits à ses cantines.
On a aussi le cas de la Métropole du Grand Paris qui semble avoir du mal à se faire une place…
L’Ile-de-France se caractérise par une succession d’échelons parfois incompréhensibles et contradictoires : les communes, les EPCI dont la métropole elle-même, les EPT, les départements, sans compter les gros syndicats chargés de l’assainissement, des déchets…Tout le monde fait tout, on ne peut pas rester avec autant de strates administratives. Il faut clarifier pour des raisons budgétaires, mais aussi de légitimité.
Parlons-nous tous la même langue ?, de Frédéric Dabi et Brice Soccol, Editions de l’Aube, septembre 2024, 184 pages, 17 euros.
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