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Commerces de centre-ville : la crise prépare-t-elle l’avenir ?

par Sébastien Fournier

Lors du deuxième confinement, les élus locaux se sont fortement mobilisés pour soutenir les commerces dits « non essentiels », contraints de fermer leurs portes pendant un mois. L’accent a été mis sur la transition numérique, à marche forcée, pour faire face à la montée en puissance du e-commerce. Aujourd’hui, la crise invite les élus à s’engager plus concrètement en faveur de la revitalisation de leurs centres-villes.

Par Magali Tran

Un premier confinement au printemps, un second à l’automne, des restrictions horaires différenciées selon les territoires : les commerces dits « non essentiels » souffrent particulièrement pendant la crise sanitaire. Les initiatives se sont multipliées à l’automne pour les soutenir lors de leur fermeture imposée et surtout pour accélérer leur transition numérique. De Dax à Metz, en passant par Limoges, chaque territoire s’y est mis à sa façon. Avec la CCI Alsace Eurométropole, la métropole de Strasbourg a lancé une plateforme baptisée non sans humour « Achat sur ma zone ». Pour Lionel Saugues, vice-président de la Fédération française des associations de commerçants (FFAC), « la digitalisation des commerces aujourd’hui n’est plus une option, c’est une obligation. En France, nous sommes en retard sur ce sujet ». Même analyse dans la ville d’Orléans qui a mis en ligne un inventaire le plus exhaustif possible des commerces fermés mais capables de proposer de la vente à emporter, le fameux « click & collect ».

« Avec la CCI Alsace Eurométropole, la métropole de Strasbourg a lancé une plateforme baptisée « Achat sur ma zone ».

« En parallèle, nous lançons un site marchand : c’est une mesure d’urgence que nous n’avions pas anticipée mais qui a aussi une nalité de long terme », complète Luc Nantier, adjoint au maire d’Orléans en charge du commerce. « La digitalisation, ça fait 20 ans qu’on en parle. La crise sanitaire est l’occasion pour la collectivité de l’impulser. Nous assurons la maîtrise d’œuvre du site marchand, charge ensuite aux commerçants de le faire vivre. C’est donc un pari, nuance-t-il, d’autant que la plateforme dilue l’identité de chaque commerce. »

La digitalisation n’est pas la panacée

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à Rennes Métropole, on n’a pas souhaité développer de « marketplace ». « Chaque commerçant doit pouvoir s’adresser à ses propres clients », justifie Nathalie Appéré, maire de la ville-centre et présidente de la métropole. Pour autant, la collectivité s’est investie, elle aussi, dans l’accompagnement des commerces indépendants, avec des aides et des outils, et une grande campagne de communi- cation pour inviter les habitants à acheter local : « Nous lançons un appel à la citoyenneté », poursuit l’élue. Car la tentation du « clic » est grande. « Même si le consommateur est attaché au tissu commercial de proximité, l’e-commerce a connu une progression de 50 % lors du premier confinement, plateformes locales ou géants internationaux confondus », souligne Nathalie Appéré. C’est pourquoi, Rennes Métropole souhaite s’adresser directement aux consommateurs, pétris de contradictions. « Face à la facilité de l’achat en ligne, nous voulons promouvoir l’acte d’achat engagé et citoyen », affirme Sébastien Sémeril, vice-président chargé du développement économique et de l’emploi. Plus que jamais, un nouvel équilibre doit être trouvé entre les commerces indépendants, les grandes enseignes et le e-commerce. Au-delà de cette période de crise, les commerces physiques doivent réinventer leur métier et monter en compétences pour s’assurer une visibilité sur la toile… d’autant que la nouvelle génération de commerçants est beaucoup plus sensible à ces questions et n’hésite pas à se saisir des réseaux sociaux pour fédérer sa clientèle. Jacqueline Gourault, ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales, se veut rassurante : « La digitalisation n’est pas forcément de l’éloignement, c’est un outil nouveau pour le commerce de proximité. » Et cet outil est d’autant plus important que « les habitudes prises risquent de demeurer », insiste Sébastien Sémeril.

À charge également aux collectivités de « s’investir sur les livraisons des produits », selon Pierre Creuzet, directeur fondateur de Centre-Ville en Mouvement : « C’est ce que proposent les grandes plateformes, gratuitement. » À Nantes, une conciergerie a ainsi été ouverte, qui regroupe en un même lieu les commandes passées dans les boutiques locales : une facilité pour les consommateurs.

Attention aux doubles discours

Mais, au-delà de ces mesures d’urgence, la Covid « remet le sujet de la revitalisation commerciale sur le devant de la scène, les élus se saisissent de la question, ce qui est une bonne chose », estime Lionel Saugues. Attention toutefois aux doubles discours, prévient-il : « On ne peut pas vouloir avoir des commerces de centre-ville vivants et dynamiques, et en même temps laisser se développer des projets de centres commerciaux en périphérie. » À l’instar de la convention citoyenne pour le climat, la FFAC réclame un moratoire sur les grandes implantations commerciales : « On attend la traduction législative. » Cette demande de cohérence est valable également pour les implantations d’entrepôts de grandes plateformes de vente en ligne. Lionel Saugues exhorte les élus locaux à se saisir de la problématique de la maîtrise foncière : « Ils ont des compétences et des leviers. Ils peuvent instaurer un droit de préemption sur les commerces ou se doter de foncières pour acquérir des locaux », liste-t-il (cf. OMF 5 sur la revitalisation commerciale).

Christophe Baraston, délégué national du Club des managers de centre-ville, ne dit pas autre chose. L’organisation professionnelle compte lancer un Fonds d’initiative, d’intervention et de développement (FIID) en ce sens. « Par la maîtrise d’environ 20 % des cellules commerciales d’un centre-ville, les pouvoirs publics, associés à des investisseurs privés, pourraient indexer les loyers des commerçants à leur chiffre d’affaires, comme dans les centres commerciaux où cela se pratique lorsqu’il y a un propriétaire unique », détaille-t-il. « Cela permettrait aux commerçants inclus dans ce dispositif d’être beaucoup plus résilients. »

Porter une réflexion globale

La crise sanitaire est également l’occasion de poursuivre une réflexion et une action globales, déjà entamées dans beaucoup de grandes villes, mais aussi dans les villes moyennes avec Action Cœur de Ville. Pour Pierre Creuzet, l’intérêt de ce programme national, outre les moyens financiers mis par l’État, tient à ce que « les élus se sentent accompagnés dans ce qu’ils mettent en place ».

Surtout, Action Cœur de Ville impose une réflexion globale. « C’est toute une alchimie à considérer : le commerce ne va pas sans des habitants, donc le logement, mais aussi la culture, la mobilité, le pouvoir d’achat… », poursuit-il. Pour autant, « un certain nombre de projets concrétisés dans ce programme étaient déjà dans les tuyaux », tempère Lionel Saugues, qui attend de voir ce qui émergera de la deuxième phase.

Tout ce qu’espèrent les associations dédiées aux commerces, c’est que le soufflé de la mobilisation ne retombe pas. « C’est un réel enjeu de société qui se joue actuellement », note Nathalie Appéré. Tout autant qu’économique. « Des commerces fermés, ce sont des centres-villes morts, met en garde Pierre Creuzet. Et rien ne remplace ce pour quoi on se rend en centre-ville : les terrasses des cafés – qui, eux, restent fermés. »

Baromètre des centres-villes : la santé entre dans les préoccupations

Centre-ville en Mouvement a présenté, fin novembre, son 5e Baromètre du centre-ville et des commerces. Selon l’enquête, les commerces apparaissent toujours comme la première priorité pour la redynamisation des centres-villes (+ 13 points par rapport à 2019). « Les deux pics de la Covid ont évidemment marqué les esprits et les réactions de nos concitoyens », commentait alors Jacqueline Gourault, ministre de la cohésion des territoires. « La préoccupation de la santé est plus développée et la présence de professionnels de santé en centre-ville est jugée nécessaire. » En effet, les équipements santé sont désormais cités parmi les plus attendus dans les centres-villes.

Le manager de centre-ville, qu’est-ce que c’est ?

Profession encore assez peu connue, le manager de centre-ville souffre d’une difficulté de reconnaissance du fait d’appellations aussi diverses que leurs missions. Pour résumer, Christophe Baraston, délégué national du Club des managers de centre-ville, le présente comme « le chaînon manquant entre les institutions et le terrain ». Le référentiel métiers élaboré par le Club identifie trois niveaux : le manager du commerce s’attèle essentiellement à l’animation et à l’élaboration de plans d’actions stratégiques pour développer le commerce ; le manager de centre-ville a une vision plus large en s’intéressant, en outre, aux questions d’accessibilité et de mobilité, de vacance commerciale et de planification ; enfin, le manager de ville et de territoire assure, en plus, l’expertise pour une dynamisation et un développement du commerce à une échelle de territoire intégrant aussi bien les centres- villes que les centres commerciaux et les zones d’activités commerciales périphériques. Dans cette période de crise, les managers de centre-ville font remonter les besoins des commerçants vers les élus et les chambres consulaires, et participent à la mise en place des réponses d’urgence.

 

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