Accueil Actualités « On arrive à l’os, alors que les besoins sociaux vont grandissants »

« On arrive à l’os, alors que les besoins sociaux vont grandissants »

par Sébastien Fournier
Temps de lecture : 6 minutes

À l’occasion du Salon de l’AMIF qui s’est tenu à Paris les 3 et 4 juin, son président Stéphane Beaudet dresse un constat sans fard de l’épuisement des maires, des limites de l’action locale dans un État sous contrainte, et de l’urgence à repenser les équilibres territoriaux. Face à la complexité croissante, le maire d’Évry-Courcouronnes plaide pour un recentrage des collectivités sur l’essentiel et une approche pragmatique des transitions.

 Propos recueillis par Marc Fressoz

Quel est le moral des élus Franciliens ?

Ils sont aussi épuisés qu’ailleurs. La région parisienne est à l’image de la France, faite de villages avec quelques grandes villes. Quasiment 6 des 12 millions d’habitants sont en zone périurbaine ou rurale, et 800 des 1 200 communes ne dépassent pas les 2 000 habitants. Les élus sont confrontés à la même contrainte financière, à la même surexposition aux habitants liée à la révolution numérique, au rapport très consuméristes des habitants au service public. Dans les villes petites et moyennes, s’ajoutent les rectifications budgétaires de l’État pour compenser ses déficits structurels et un projet de loi obligeant à la parité lors des scrutins de liste dans les villes de moins de 3 500 habitants qui fait débat sur le terrain dans ses conditions d’application.

Le taux de démission de maires en Île-de-France vous inquiète-t-il ?

Alors qu’on en enregistrait 250 par an au cours du mandat précédent, on en est à 450 maires démissionnaires par an ! Un triste record. C’est colossal, au niveau national, on va dépasser les 2 600 démissions contre 1 500 précédemment. La tendance est également très prononcée chez les conseillers municipaux. Beaucoup de démissionnaires sont des élus de 2020 qui découvrent la réalité de la fonction de maire aujourd’hui : c’est la contrainte, ce sont les contrôles de légalité en permanence, ce sont les normes, c’est moins d’argent, c’est une règle du jeu qui change tous les ans.

« J’ai vécu l’âge d’or des communes dans les années 2000 où on pouvait faire quelque chose car on avait des moyens, et je suis bien sûr plus aguerri pour affronter le contexte actuel que ceux élus en 2020. »

J’ai vécu l’âge d’or des communes dans les années 2000 où on pouvait faire quelque chose car on avait des moyens, et je suis bien sûr plus aguerri pour affronter le contexte actuel que ceux élus en 2020.

Qu’est-ce qui vous fait tenir ?

D’abord, je suis presque né dans la ville dont je suis maire, c’est un attachement viscéral. Ensuite, il y a un rapport aux gens et à la nation, au pays. C’est un cliché de dire qu’on ne s’engage que par ambition personnelle. Aujourd’hui, la différence qui existait entre la gauche et la droite à l’époque s’est estompée et a laissé place à un engagement sur des questions de défense de valeurs, dans un monde contraint entre deux extrêmes de plus en plus puissantes. On ne peut pas viser une réélection par confort, pour s’assurer un statut social. Le statut social de maire aujourd’hui, c’est survivre ou vivre. Pour moi, c’est une journée de repos toutes les 6 semaines, je suis en dehors de chez moi quasiment 4 soirs par semaine. C’est une forme de sacerdoce et pour qui vient d’être élu, cela peut être violent.

La crise financière n’est-elle pas l’occasion de recentrer les collectivités sur leurs compétences ?

La loi MAPTAM a déjà contribué à limiter les doublons, la répartition des collectivités étant plus claire. On pourrait engager ce débat comme je l’avais fait, par exemple, il y a dix ans en rappelant que la restauration scolaire, qui n’est pas une compétence obligatoire, est le service public le plus onéreux, un repas coûtant 15 €, amortissement des bâtiments compris, alors que le repas est accessible à partir de 1 € à Évry-Courcouronnes. Pour autant vais-je arrêter les cantines de mes 54 écoles ?

« On explique que les collectivités font trop de choses mais si je ne construis pas des maisons de santé, qui va le faire ? »

On explique que les collectivités font trop de choses mais si je ne construis pas des maisons de santé, qui va le faire ? Avec le nouveau coup de rabot qui se profile, on arrive à l’os, alors que les courbes de précarité et de besoins vont grandissant, nous obligeant, de fait, à aller au-delà de nos compétences propres.

Où vous situez-vous par rapport au débat sur l’avenir de la Métropole du Grand Paris (MGP) ?

La Métropole du Grand Paris existe, elle a un budget, elle mène des actions que personne n’avait porté comme la prévention contre la crue centennale de la Seine. Ce qui rend les choses un peu illisibles, c’est qu’à l’instar de la ZFE, d’un territoire à l’autre on change de monde. En grande couronne, aux élections municipales, vous fléchez les élus qui vont vous représenter dans les intercommunalités, et dans le périmètre de l’A86, vous fléchez ceux qui vont siéger à la MGP, mais pas ceux qui siègent à l’EPT. À mon sens, les difficultés découlent de l’échec à avoir redéfini les périmètres des grandes régions. Si on avait eu la région-monde qu’on aurait dû avoir jusqu’à la Normandie, on aurait donné de la valeur à la Métropole du Grand Paris qui en termes de population et de PIB, est aujourd’hui trop grande au sein d’une trop petite région. Nous avions fait des propositions dans un livre blanc ; aujourd’hui, nous avons la tête dans le guidon pour trouver des solutions à des urgences : la précarité, la petite enfance, les écrans, la sécurité…

Hors leviers institutionnels, comment rééquilibrer le territoire ?

Les territoires ruraux défendent le fait de rester ruraux. Or, essayer de stopper l’étalement urbain répond de cette logique, avec au passage une équation de plus en plus difficile à résoudre, soit protéger les terres agricoles et surdensifier la ville. Dans mon agglomération qui compte des territoires très ruraux, nous avons rendu 800 hectares à l’agriculture, mais cela veut dire que moi, maire de d’Évry, je suis obligé de construire les 4 000 logements que les autres ne construisent pas, ce qui me vaut de concentrer les critiques. La question de cet équilibre territorial est évidemment posée et il faut entendre les petites communes sur les questions des moyens, du statut de l’élu, du rapport aux institutions et notamment à la préfecture. On s’était battu lors du pacte de relance de 100 milliards pour qu’il y ait absolument de l’ingénierie en préfecture. Car pour bénéficier de cet argent, il fallait remplir des dossiers, engager des projets, construire une école en un temps très court, par exemple. Sans ingénierie, une petite commune ne sait pas faire.

Le Grand Paris Express (GPE) est bien lancé. Ne va-t-il pas accroître les inégalités entre la métropole et la périphérie ?

C’est une liaison de banlieue à banlieue qui va profondément faire muter les trajets et qui ne concerne pas que la métropole. J’ai été 10 ans vice-président du Conseil Régional IDF en charge des Transports  jusqu’au JOP. 50 ou 60% des voyageurs actuels du quotidien ne réalisent pas encore qu’ils prendront des trajets différents, sans être obligés de passer par Paris, et plus rapides dans 2 à 3 ans. On sera passé d’ici 2030 de 200 km de métro à 420, sans parler des extensions de lignes existantes. Donc, ça impacte énormément toute la région.

« Une prolongation de métro, c’est 1 milliard d’euros et dans un État qui n’a plus d’argent, ce n’est pas par les grandes infrastructures qu’on va aller irriguer tous les territoires périurbains et ruraux d’Île-de-France, mais par la révolution numérique et par la révolution technologique. »

Après le GPE, on parle de la ligne 19 et d’autres infrastructures, mais pourra-t-on les payer ?

Il y a un certain nombre de projets au SDRIF, mais ne nous payons pas de mots. Une prolongation de métro, c’est 1 milliard d’euros et dans un État qui n’a plus d’argent, ce n’est pas par les grandes infrastructures qu’on va aller irriguer tous les territoires périurbains et ruraux d’Île-de-France, mais par la révolution numérique et par la révolution technologique : bus à haut niveau de service, transport à la demande, développement du covoiturage du quotidien, lignes dédiées sur les routes et les autoroutes, cars express, nouvelles applications pour agréger suffisamment de mode de transports en fonction des besoins. 

En matière de lutte contre le narco trafic, l’attaque de la maison du maire de l’Haÿ-les-Roses, Vincent Jeanbrun, avait créé une vive émotion. Depuis les maires sont-ils soutenus par les pouvoirs publics ?

Comme d’autres maires, j’ai eu quelques opérations place nette sur mon territoire qui produisent de l’effet pendant 24 heures. On n’a absolument pas réglé le problème du trafic ni celui de son modèle économique – et donc, son impact social –, car les habitants nourris par ce trafic se comptent par milliers. Le sujet est bien plus complexe que son résumé à la télévision. C’est très ancré parce que maintenant les consommateurs sont de toutes sortes, de tous âges et la consommation est devenue hyper facile avec une livraison en mode Amazon. La prise de conscience du problème est salutaire, mais il va falloir être courageux, car le jour où on coupe les vivres dans les quartiers, qu’est-ce qu’on fait ? Une légalisation produirait même un effet d’effondrement des mécanismes sociaux complets dans des quartiers. Je pense qu’au sommet de l’État, on sait suffisamment ce que ça engendrerait pour ne pas mettre le doigt là-dedans.

Quelles solutions, alors ?

Si la justice n’a pas les moyens de suivre, on ne résoudra pas le problème. Interpeller ceux qui vendent des barrettes de shit, nous le faisons depuis des années à la place de la police nationale dont les effectifs ne sont pas non plus suffisants. Pour 1 000 habitants, il y quatre fois plus de policiers à Paris qu’en Essonne, c’est un problème.

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