De la rhétorique d’Alcibiade aux algorithmes d’aujourd’hui, la manipulation de l’opinion a changé d’échelle. André Yché analyse la mue silencieuse du politique à l’aube des municipales de 2026 : celle où la conquête du pouvoir ne passe plus par la seule éloquence mais par la maîtrise des données, et où la machine pourrait bientôt connaître le résultat avant même que les urnes ne soient ouvertes.
Le concept d’« opinion publique » ne date pas d’hier : les Athéniens eux-mêmes attachaient une grande importance aux inclinations populaires que manipulaient les sophistes en vue de la conquête du pouvoir, en se faisant rémunérer grassement. C’est ainsi que le successeur de Périclès, trop sage et trop raide, parvint à s’imposer par sa démagogie et son aventurisme : Alcibiade, dont les habitudes légères et les opinions versatiles préfiguraient pourtant l’abîme dans lequel il précipiterait l’ancienne puissance hégémonique de la Ligue de Délos, défaite et ruinée… Et dans la Rome républicaine, la fama publica – renommée, aujourd’hui – était cultivée à travers leurs « triomphes militaires » par tous les impétrants au pouvoir suprême. Ainsi, Auguste parvint-il à s’attirer l’adhésion des foules, grâce à ses habiles démarches vers le Principat.
« Presque toujours, en politique, le résultat est contraire à la prévision », François René de Chateaubriand.
Nous voici bien loin des prochaines élections municipales ? Voire… L’« opinion publique » au sens contemporain du terme a pris naissance, en France, au milieu du XVIIe siècle, dans les turbulences de la Fronde et s’est accrue avec la diffusion de l’imprimerie au profit de la société des « salons philosophiques », rapidement conquise par l’Esprit des Lumières : ainsi se manifestait l’ambition des « gens de lettres », Montesquieu, Voltaire, d’inscrire le gouvernement du Prince sous le règne de la Raison, avec un succès mitigé qui incitera Adam Smith à considérer le champ politique comme le lieu de la folie des hommes, par contraste avec celui de l’économie, tout entière régie par les lois de la Raison.
« La politique est l’art d’obtenir de l’argent des riches et des suffrages des pauvres sous prétexte de les protéger les uns des autres », Jules Michelet
Cette ambition de connaître objectivement et précisément l’état de l’opinion franchit une étape importante en 1936 avec l’élection présidentielle aux Etats-Unis lorsque, contre la pratique des « votes de paille » en vigueur chez tous les éditorialistes de la presse quotidienne, qui consistait à demander aux lecteurs de manifester volontairement leurs préférences, sans souci d’échantillonnage et de représentativité, George Gallup élabora le premier sondage scientifique qui prédit la victoire de Roosevelt, à l’encontre des pronostics « informés ». Les démocraties venaient d’entrer dans l’ère de la modélisation de l’opinion, avec la constitution en France, deux ans plus tard, de l’Institut Français d’Opinion Publique (IFOP). Et depuis lors, les pratiques sondagières ont envahi toute la société, en tous domaines.
Le recours à l’intelligence artificielle
Quels enseignements retirer de ces rappels historiques pour les élections municipales de 2026 ? Celles-ci feront nécessairement figure de test préliminaire avant l’élection présidentielle et probablement des législatives de 2027, dans un paysage politique fortement perturbé par le désordre parlementaire actuel – dont quelques esprits malins insinuent qu’il tend à inspirer le recours à l’intelligence artificielle (IA) – de telle sorte que les considérations idéologiques se combineront aux enjeux purement locaux pour brouiller les cartes.
S’agissant des premières, c’est le positionnement politique des candidats qui sera déterminant et il appartiendra à chacun d’entre eux d’assumer ses responsabilités. Quant aux enjeux locaux, la difficulté consistera à les objectiver en les rendant appréhendables par les électeurs, sauf à retomber inévitablement dans les méandres de la manipulation élevée au rang artistique par les sophistes grecs et les tribuns romains.
D’ici quelques années, nul doute que l’IA « générative » aura permis le développement de modèles LLM (Large Language Model) où seront compilées et exploitées les multiples données socio-économiques et politiques susceptibles d’alimenter une campagne victorieuse.
D’ici quelques années, nul doute que l’IA « générative » aura permis le développement de modèles LLM (Large Language Model) où seront compilées et exploitées les multiples données socio-économiques et politiques susceptibles d’alimenter une campagne victorieuse ; à la limite, le processus électoral lui-même, en-dehors de sa finalité de légitimation formelle de délégation démocratique du pouvoir, perdra toute utilité puisque le résultat sera potentiellement connu d’avance : à ceci près que demeurera le « facteur humain », favorable pour certains, défavorables pour d’autres, amplifié par les effets de la proximité.
Deep learning
Il n’en demeure pas moins que dans l’équilibre entre intérêts locaux et convictions idéologiques, une stratégie de campagne pertinente suppose la connaissance, la compréhension et la combinaison nécessairement complexe de facteurs multiples. Avant la production d’une offre intégrant la technologie du deep learning qui risque fort de laminer les pratiques électorales traditionnelles, au même titre d’ailleurs que les modalités courantes de la gouvernance publique, il convient de noter que le paysage des prestataires de conseil anticipe ces changements prochains, avec l’émergence de start up capables d’offrir une compilation de données susceptibles d’étayer une campagne de proximité.
La société « Terre de données » propose, sur tout le territoire national, un assemblage « sur-mesure » de données socio-démographiques et politiques d’origine officielle et certifiée, accessibles en open data, à l’échelle de la commune.
L’exemple en est fourni par la société « Terre de données » qui propose, sur tout le territoire national, un assemblage « sur-mesure » de données socio-démographiques et politiques d’origine officielle et certifiée, accessibles en open data, à l’échelle de la commune et de tout niveau jugé pertinent jusqu’à celui du bureau de vote, pour des tarifs modiques : 500 € pour une collectivité comptant jusqu’à 9 000 habitants, 900 € jusqu’à 18 000 habitants, à négocier au-delà.
Cette mise en perspective des évolutions historiques (taux de participation, performances passées des candidats, mutations sociales, arrivée de nouveaux résidents…) constitue à la fois une étape intermédiaire et une opportunité d’appréhension de la métamorphose de l’action publique à tous les niveaux de la vie locale, bien au-delà des rendez-vous électoraux eux-mêmes (consultation sur les grands projets, referendum d’initiative populaire…). Ainsi se dessine la relève d’un modèle de représentation démocratique et d’attribution de mandats dont la conception actuelle paraît en bout de course.
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