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Fractures territoriales : les métropoles, si riches… si pauvres

par Sébastien Fournier
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Dossier réalisé par Sébastien Fournier et Sacha Duprix

Il y a bientôt un an éclatait la crise des Gilets jaunes, mettant en exergue chez les Français un sentiment d’injustice territoriale fondé sur un antagonisme : une France urbaine, riche, choyée par les pouvoirs publics et une France périphérique en déclin, abandonnée. Cette idée s’est lentement mais sûrement insinuée dans les esprits, au point d’en devenir une évidence : les riches sont dans les grandes villes et les pauvres dans les territoires plus reculés.

Mais qu’en est-il réellement ? Objectif Métropoles de France a passé à la loupe les métropoles hors Paris. En comparant le taux de pauvreté entre les agglomérations et leurs territoires périphériques. Mieux, en allant au cœur même des métropoles pour tenter de cartographier les gradients de pauvreté.

Le résultat est très différent de ce que l’on entend aujourd’hui. Bien sûr, la lecture de cette enquête doit se faire avec précaution. D’abord parce que le seuil de pauvreté utilisé ici est fixé à 60 % du niveau de vie médian (comme l’Insee). Aussi parce que certaines données sont manquantes. Néanmoins, cette étude permet de mieux cerner la sociologie de ces territoires. De quoi donner du grain à moudre dans les débats et un peu de sagesse dans les esprits surchauffés à la tambouille territoriale.


Les vrais chiffres de la pauvreté dans les métropoles et leur hinterland

Quelle est la réalité de la pauvreté dans les métropoles ? Contrairement aux idées reçues, elle est bien plus importante qu’on ne l’imagine. Les cœurs de métropole en sont même l’épicentre. Et plus on s’en éloigne, plus la pauvreté recule. De quoi tordre le cou aux images d’Épinal.

POURCENTAGE DE PAUVRETÉ DANS LES INTERCOMMUNALITÉS EN FRANCE MÉTROPOLITAINE (INSEE, 2016)
Autour des métropoles, les taux de pauvreté sont généralement plus faibles que dans les agglomérations.

Les grandes villes, territoires de riches ? Le périurbain et le rural, territoires de pauvres ? N’en déplaise à ceux qui font prospérer ces idées dans l’opinion, la réalité est bien différente. Non, les grands ne sont pas forcément puissants et les petits inévitablement faibles. Ce mythe fait de préjugés est à bannir définitivement. En 2016, les métropoles françaises (hors la Métropole du Grand Paris) comptaient en moyenne 15,3 % de pauvres, c’est-à-dire de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. C’est 0,6 % de plus que la moyenne nationale. Et c’est près de 2 points de plus comparé à la moyenne de leur département. On est loin du cliché ! Le taux de pauvreté frôle même les 20 % dans cinq d’entre elles, comme dans la métropole de Lille ou celle de Marseille. En effet, le bassin méditerranéen et le nord de la France se détachent clairement : la désindustrialisation, la tertiairisation de l’économie en sont les principales raisons.

Les cœurs de métropoles sont les plus pauvres

À y regarder de plus près, les métropoles comprennent en leur sein de véritables îlots de pauvreté. Et ils sont souvent situés dans la zone dense. En moyenne, le taux de pauvreté dans la ville-centre est supérieur de 5 points à la moyenne métropolitaine. Et certaines communes proches du cœur de la métropole affichent de tristes records : 44 % de pauvres à Roubaix dans la Métropole

européenne de Lille, 33 % à Vaulx-en-Velin dans la Métropole de Lyon, plus de 26 % dans la ville-centre de Montpellier ! Ces communes concentrent bien souvent les quartiers prioritaires de la Ville. Les pauvres y sont parfois assignés à résidence, malgré les mobilités résidentielles à l’œuvre grâce aux opérations de rénovation urbaine et les programmes d’accompagnement social mis en place à l’échelle métropolitaine (cf. focus sur Strasbourg).

En fait, les métropoles, comme l’explique Jacques Levy, géographe à l’université de Lausanne (cf. interview), sont des réceptacles de la diversité sociale. Si il y a des pauvres, voire des très pauvres, il y aussi des très riches. À Strasbourg, où dans la ville-centre la pauvreté atteint plus de 25 % de la population, l’écart entre les plus grands et les plus petits salaires n’a cessé de croître au cours de ces dernières années. En 5 ans, le revenu des plus riches a augmenté de 20 % et celui des plus pauvres a baissé de 9%.

Le « péri-métropolitain » est plus aisé

On concédera volontiers que les métropoles n’ont pas le monopole de la pauvreté. D’autres territoires plus reculés souffrent également. Dans le nord de la France mais aussi en Occitanie, des petites intercommunalités affichent des taux de pauvreté qui avoisinent les 30 %. C’est le cas de la communauté de communes des Pyrénées audoises, dans l’Aude, qui compte 14 000 habitants ou celle du Sud Avesnois de 25 000 âmes, dans le Nord. Pour autant, les métropoles présentent toutes la même particularité : un centre peuplé de près d’un quart de pauvres et un périurbain avec une population beaucoup plus aisée. C’est encore plus flagrant lorsqu’on sort de la métropole.

À Toulouse, par exemple, les intercommunalités qui entourent l’agglomération ont un taux de pauvreté moyen de 8 %, soit 7 points de moins que la métropole. Et c’est 11 points de moins que la ville-centre de Toulouse ! Ce même scénario se répète à Rouen, Brest, Saint- Étienne, Lyon ou Nancy, pour ne prendre que ces exemples. À Strasbourg, les écarts sont encore plus forts avec 13 points de moins par rapport à la métropole et 18 points par rapport à la ville-centre ! En résumé, plus on s’éloigne du cœur de la métropole et plus la pauvreté recule. C’est-à-dire tout le contraire de ce qui est véhiculé dans l’imaginaire collectif. On le sait, les idées reçues ont la vie dure. Mais, dans le contexte politique actuel, marqué malheureusement par la montée des populismes, il importe de rétablir la vérité et d’éclairer les débats…


A lire dans le dossier :

Entretien avec Jacques Lévy, géographe
« Dans une large mesure, ce sont les riches qui concentrent la pauvreté »

Les métropoles sont les réceptacles de la diversité sociale. Des populations pauvres y vivent, souvent dans des territoires stigmatisés, à côté d’une population riche. Comment en sommes-nous arrivés là ? Est-ce que la mixité sociale fonctionne dans notre pays ? Et, plus globalement, est-ce que les réponses apportées par la puissance publique sont suffisantes ? Nous avons interrogé le chercheur Jacques Lévy, spécialiste de la question urbaine. Il nous répond sans ambages.



Reportage à Strasbourg
Renouvellement urbain : la pauvreté renouvelable

Strasbourg n’est pas une ville aussi riche qu’on le pense : 25 % de sa population est pauvre. La Ville et l’Eurométropole agissent pour réduire les inégalités. Pourtant, elles persistent. Reportage.



Entretien avec Hélène Geoffroy, maire de Vaulx-en-Velin
Mieux répartir les logements sociaux pour en finir avec les ghettos

La métropole de Lyon présente un profil différent de certaines autres agglomérations. Sa ville-centre n’est pas la plus pauvre. Les communes situées à l’est comme Vénissieux, Villeurbanne ou Vaulx-en-Velin le sont davantage. Le taux de pauvreté franchit parfois les 30 %. Vaulx-en-Velin arrive en tête. Son histoire se confond avec celle de la politique de la Ville. Elle a été de tous les dispositifs successifs. Ici, dans certains quartiers, c’est plus de la moitié de la population qui vit sous le seuil de pauvreté. Malgré le premier projet de renouvellement urbain qui a sensiblement requalifié les espaces publics, la ville n’a pas été transformée de façon structurelle. Toutefois, une prise de conscience semble s’être opérée. Dorénavant, les nouveaux programmes de rénovation urbaine devraient changer la donne…



Reportage à Lille
L’économie de subsistance refaçonne la ville

Dans l’agglomération de Lille, territoire au passé ouvrier, dont le taux de chômage des 15-64 ans est de 17 %, des activités de subsistance, non déclarées, se développent dans la rue. Elles confèrent une centralité nouvelle à l’espace urbain. Et si la puissance publique les reconnaissait ? C’est en tout cas le souhait d’un collectif d’universitaires.

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